La politique d’intéressement aux résultats est contre productive
Source : LE MONDE
22 Octobre 2009
Par Dominique Achispon
Secrétaire Général du Syndicat National des Officiers de Police (SNOP, majoritaire)
Le Monde a analysé la "Méthode Sarkozy" en matière de sécurité dans l’édition du 31 août. Je partage l’analyse
sur la "dramaturgie" entretenue de façon cyclique autour de ce thème qui resurgit aux échéances électorales ou pour tout autre besoin politique, souvent instrumentalisé, parfois
manipulé.
Les policiers assistent à cette mise en scène de leur quotidien avec fatalisme et subissent pour la plupart la
succession de mesures et réformes qui en découlent, se superposent, se contredisent souvent avant même d’avoir produit leurs effets.
Il n’y a que de trop rares exemples où leur avis professionnel est recueilli en amont : le thème sécuritaire dont ils
sont les acteurs leur échappe quand il s’agit d’écrire le scénario. L’orientation de l’activité des services de police obéit donc bien pour partie, à cet opportunisme politique, qui peut
aussi correspondre à des besoins réels de notre société.
Les données statistiques sont aussi au cœur de la "dramaturgie" à la fois indicateurs et alibis de l’activité
policière, elles sont l’objet de toutes les attentions et de toutes les intentions. Mais il est excessif d’en déduire que les policiers dans leur ensemble pourraient moduler leur activité pour
envoyer des "signaux statistiques" au politique.
L’hypothèse reste néanmoins crédible et pourrait se concrétiser en réaction à un dialogue social insuffisant, ou à une
incompatibilité trop marquée entre les exigences du politique et les possibilités humaines et matérielles des services de police, ou leurs valeurs déontologiques. Si des manipulations existent,
elles sont le fait de quelques uns qui y trouvent un intérêt personnel ou politique.
Par contre, il convient de rectifier l’analyse sur un point : il n’y a jamais eu de "révolution du management
policier" dans la culture hiérarchique de la police nationale en regard de l’introduction d’une part variable de rémunération. Au plan managérial, on pourrait même parler de
régression.
Dans l’organisation de la police, l’encadrement (officiers et commissaires) est divisé en deux corps aux statuts
quasiment antagonistes; cela condamne toute idée d’un management global qui pourrait animer son fonctionnement hiérarchique. Contrairement à la gendarmerie, la police ne connaît pas de continuité
dans les carrières ni dans les fonctions de commandement (officiers) et de direction (commissaires), alors qu’elles devraient constituer un ensemble homogène.
Cet anachronisme pénalise chaque jour davantage les nécessaires adaptations professionnelles et humaines au contexte
social comme au traitement de la délinquance. Entretenu par un corps de direction souvent crispé sur des positions très fermées et fondé essentiellement sur le rapport d’autorité, il est exacerbé
par la concurrence entre officiers et commissaires : ces dernières années, les premiers ont été recrutés à un niveau plus élevé que les seconds, qui sont pourtant, dès le premier jour,
leurs supérieurs hiérarchiques.
Le phénomène s’est renforcé depuis que les commissaires de police jouent une partie de leur carrière sur les "bons
chiffres" qu’ils fourniront, notamment sur l’activité judiciaire censée témoigner de la lutte contre la délinquance. Or, par définition les résultats dont ils se prévalent, sont le fruit de
l’activité des services. Il faut préciser que le rapport motivant et significatif entre rémunération variable, carrière au déroulement "contractualisé" et résultats obtenus ne concernent qu’eux
seuls.
Pour les autres policiers, les rares expériences d’intéressement ou de primes au "mérite" saupoudrées une fois l’an à
une minorité d’entre eux sont loin de pouvoir constituer une source de motivation. Les commissaires connaissent donc une forme de management qui leur est propre et ne s’applique que vers le
haut, dans leur relation avec l'administration et le politique.
Dès lors en pratique, faute de pouvoir faire partager aux policiers de terrain leur motivation à atteindre des
objectifs chiffrés, le management qu’ils pratiquent vers le bas se limite trop souvent à une "mise en pression" des services où seul le résultat compte. Ces facteurs conduisent à dissocier,
isoler les fonctions de direction du reste de la police nationale, avec d’autant plus de facilité que la majorité des commissaires n’a jamais pratiqué d’activité opérationnelle ou très peu et
qu’il n’y a quasiment aucune communauté d’intérêt ou de carrière avec les autres cadres que sont les officiers de police.
D’une apparence classique lorsqu’elle touche le monde de l’entreprise, la méthode est d’une efficacité policière très
limitée : l’activité ne s’en trouve ni accrue ni meilleure mais juste déplacée vers des secteurs statistiquement plus rentables, au détriment d’autres aspects, ce que l’actualité illustre
quotidiennement. Ainsi, pour "très onéreux"que soit le système de l’intéressement aux résultats, il reste bien éloigné d’une "révolution du management" et n’a aucun aspect positif sur l’activité
globale des services.
Le propos n’est pas de réduire le débat à une "lutte corporatiste", mais de montrer quels mécanismes animent en
réalité l’action policière, en particulier dans les services généralistes, principaux pourvoyeurs de statistiques.
De ce point de vue, les système a sans doute atteint ses limites : tant que la préservation des intérêts catégoriels
l’emportera sur la cohérence et la cohésion de l’organisation hiérarchique, on se privera des marges de progression que devrait apporter un véritable management.
La police nationale qui s’était engagée en 2004 dans une réforme dite "des corps et carrières" a donc raté son
objectif de rénovation des modes de fonctionnement, reculant in extremis fin 2007, devant l’exigence de modernisation que constituait le rapprochement statutaire programmé entre officiers et
commissaires.
Les bénéficiaires sécuritaires de cette coûteuse réforme, sont en conséquence bien moindres que ceux qu’on pouvait en
attendre. Jusqu’à quel point le politique pourra-t-il ignorer cette aberration ?
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